L’image internationale de la Russie s’améliorera quand les Russes arrêteront de l’améliorer
| juillet 16, 2012 | Posté par vilistia sous Russie politique extérieure |
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Par Natalia Afanassieva, RIA Novosti
La récente tragédie dans le territoire de Krasnodar (une inondation meurtrière aux conséquences dévastatrices – ndlr) présente sous un angle quelque peu différent l’ancien thème de l’image de la Russie à l’étranger et des stéréotypes occidentaux sur les Russes, que ces derniers cherchent de temps à autre à démystifier avec plus ou moins de succès. Selon les experts, il faut cesser d’y réagir aussi mal et se pencher sur la situation intérieure du pays, au lieu de son image extérieure, afin que cette « démystification » soit efficace.
RIA Novosti et le quotidien The Moscow News ont organisé cette semaine une discussion très intéressante (Non aux stéréotypes) au sujet de l’image internationale de la Russie et des Russes. Au départ, les journalistes étrangers qui travaillent à Moscou et les spécialistes russes des relations humaines s’apprêtaient à discuter l’éternel thème de savoir comment surmonter les images négatives et indésirables sur la Russie, comme celle selon laquelle les ours y vivraient mieux que les gens.
- (Et, comme on peut le deviner, où les gens boivent de la vodka toute la journée, font du chantage énergétique en utilisant leurs hydrocarbures, du proxénétisme et jettent par les fenêtres l’argent volé facilement).
Mais récemment s’est produite l’inondation du territoire de Krasnodar, et la discussion, qui aurait pu même devenir amusante, a pris un tout autre ton. L’image de la Russie actuelle, par exemple, pour la correspondante du Guardian Miriam Elder, c’est plutôt un montage photo diffusé sur les réseaux sociaux pendant les premiers jours de la catastrophe.
A gauche, on voit des dirigeants japonais confus qui inclinent la tête devant les vieillards pour demander pardon après l’accident à Fukushima, et à droite, se trouve le gouverneur du territoire de Krasnodar, Alexandre Tkatchev, bronzé en disant: « Vous vouliez quoi, que je fasse le tour de tout le monde (pour alerter la population de l’inondation imminente- ndlr)? »
« Difficile d’améliorer l’image du pays sans changer son contenu », souligne la journaliste britannique.
C’est toujours de la faute aux Russes?
La Russie continue à être souvent présentée comme un pays froid, alcoolique, totalitaire, avec des ours dans les rues et une balalaïka dans chaque foyer. Sauf qu’aujourd’hui, le soldat avec un pardessus gris a été remplacé par un bandit oligarque avec des chaînes en or. La menace nucléaire a cédé la place au chantage énergétique.
- « Là-bas (en Occident), on est habitué aux mauvaises nouvelles venant de Russie », a déclaré un jour l’ancien ambassadeur soviétique aux Etats-Unis, Anatoli Dobrynine.
Selon les observations de l’ancien ambassadeur et de Seda Poumpianskaïa, chargée des relations internationales et publiques à la fondation Skolkovo, les journalistes étrangers s’efforcent de ne pas tromper les attentes du public en ne retenant parmi les événements que le négatif. Indéniablement, il est bien plus important de changer le contenu que l’image du pays, déclare Seda Poumpianskaïa, d’autant plus que la critique est souvent justifiée. Mais en effet, l’image de la Russie dans le monde est pire que la réalité.
A l’aube de la perestroïka, l’avocat suisse Karl Eckstein a ouvert son cabinet en Russie. En 2007, il est devenu le premier consul honoraire de la Russie à Zurich et était chargé de l’établissement des liens économiques et culturels entre la Russie et la Suisse. La démystification des stéréotypes sur les Russes est l’une de ses priorités parce que non seulement ces idées reçues offensent les Russes, mais elles empêchent également d’établir un climat commercial sain.
Il a fait des constatations étonnantes lorsque s’est produite la catastrophe aérienne au-dessus du lac de Constance (la collision le 1er juillet 2002, du vol 2937 de Bashkirian Airlines et du vol 611 de DHL près d’Überlingen – ndlr). Le lendemain de l’accident (qui a emporté la vie de 52 enfants et 19 adultes), les médias occidentaux ont publié des articles dont le sens était le suivant:
- « Le pilote russe parlait mal anglais et pour cette raison n’a pas pu comprendre les indications du centre de coordination des vols. Aucun avion russe n’est fiable. Ils ne sont munis d’aucun système de sécurité et leur entretien est très mauvais.
- Par manque de financement, les pilotes russes n’effectuent pas de remise à niveau, et cela remet en cause leur professionnalisme. Ayant un salaire bas, ils doivent arrondir leurs fins de mois en tant que chauffeur de taxi, par conséquent ils arrivent au travail fatigués et souvent saouls.
- La compagnie aérienne Bashkirian Airlines a été principalement créée pour les besoins de la mafia russe. »
Cependant, la vérité est exactement le contraire – le pilote russe était très compétent, l’avion était en ordre, la tragédie s’est produite suite à une erreur du contrôleur suisse. « Mais toute la panoplie de préjugés sur les Russes a été présenté comme une chose allant de soi: négligence, alcoolisme, mafia », constate l’avocat.
Les techniques d’avant-hier
Avant la perestroïka, le monde ne savait pratiquement rien des Russes.
- L’image de l’homme soviétique a été forgée sur l’enclume de la guerre froide – un soldat avec un pardessus gris ressemblant à un robot et tenant sa main tremblante d’alcoolisme sur le bouton nucléaire. Mes amis me racontaient que même dans une Suède gentille et charmante, pendant que les Russes dansaient en écoutant ABBA et riaient des aventures amusantes de Karlsson sur le toit (Karlsson på taket), d’Astrid Lindgren, les Suédois faisaient peur aux enfants désobéissants en disant: « Un Russe viendra et t’enlèvera si tu n’es pas sage. »
Au début des années 1990, une foule de touristes et d’hommes d’affaires russes est allée à l’étranger. Au bouquet russe habituel sont venus s’ajouter la mafia, la prostitution et Gorbatchev. Dans les années 2000, c’était au tour des oligarques, du pétrole et de Poutine.
- Récemment sur internet, les Russes riaient en regardant une pièce amusante montrant comment les Américains voient une famille soviétique où tout le monde boit de la vodka, y compris l’ours, l’enfant et le papi, qui fait la queue depuis deux semaines pour échanger des tickets de rationnement contre des tickets de rationnement, et qui, après avoir bu encore un peu de vodka et écrit une lettre au KGB, se réchauffe près d’un réacteur nucléaire en jouant de la balalaïka.
Etant donné que rien de tout cela, hormis peut-être la vodka (sans exagérer non plus), ne correspond à la réalité, il est facile de mettre de tels stéréotypes sur le compte de l’ignorance de ceux qui les entretiennent et d’en rire.
Mais lisez, par exemple, ce qu’a écrit en 2008 le conseiller du gouvernement britannique Simon Anholt, qui a inventé à son époque la notion du « Nation Brands Index »: « A l’heure actuelle, en Occident, la Russie a l’image d’un maître-chanteur énergétique, d’un agresseur aux allures impérialistes, d’une puissance qu’on continue à associer au communisme, d’un pays où il y a énormément de neige et de mauvaises routes, où le crime prospère… Hormis la matriochka, la balalaïka et les ours, les principales marques de la Russie sont la Kalachnikov et le cocktail Molotov. » Cette image est blessante, elle rend plus difficile l’obtention de crédits dans les banques occidentales, en un mot, on voudrait s’en débarrasser.
Et ce sont les professionnels qui doivent le faire, estime Seda Poumpianskaïa de la fondation Skolkovo: « Sans fanfares ou trucs médiatiques, sans propagande agressive ou antipropagande – ce sont des techniques d’avant-hier. »
Selon elle, les spécialistes russes des relations publiques doivent aider les journalistes étrangers à trouver des histoires positives, compréhensibles pour des gens civilisés et montrant une autre image de la Russie, une image humaine. Par exemple, sur Skolkovo, elle a noté qu’aucun article franchement négatif n’avait été publié dans la presse étrangère.
Toutefois, une telle proposition d’aide pourrait paraître pour le peu surprenante aux journalistes étrangers.
L’image n’est rien
La journaliste britannique Miriam Elder est surprise par la proposition d’améliorer l’image de la Russie grâce à des articles positifs. Elle met cette idée sur le compte de la différence mentale dans la compréhension du métier de journaliste. On lui a enseigné qu’un journaliste devait avoir un point de vue critique et chercher la contradiction dans tout événement qu’il s’apprête à présenter. Cela concerne les nouvelles du monde entier, et avant tout de son propre pays.
Selon elle, peu importe comment seront interprétées les actions et la réaction des autorités russes par les Britanniques ou les Américains. « Le plus important est de savoir ce qu’en pensent les habitants de Krymsk (la ville récemment inondée du territoire de Krasnodar – ndlr) », estime Miriam Elder.
Jeffrey Tayler, écrivain américain, rédacteur du magazine Atlantic, correspondant à la radio NPR et de certains autres médias américains, rejoint sa collègue sur ce point – les Russes pensent trop et sont « obsédés » par leur image.
« Par exemple, je me souviens qu’à l’époque de la guerre froide, aux Etats-Unis, on était parfaitement conscient que l’URSS était le premier pays à avoir envoyé l’homme dans l’espace. Il était clair que les dirigeants de ce pays se préoccupaient peu de la vie du citoyen soviétique ordinaire, ils avaient d’autre priorités – dépasser les Etats-Unis dans la course pour la conquête de l’espace. Et ils ont réussi. »
Mais aujourd’hui, selon Tayler, il est assez difficile de comprendre les priorités du gouvernement russe. Il estime que cela doit préoccuper davantage les Russes que l’opinion des gens de l’autre côté de l’océan.
Il existe également de nombreux stéréotypes négatifs autour des Etats-Unis, mais cela n’atteint pas la majorité des Américains, affirme l’écrivain: ils s’intéressent plutôt au travail du gouvernement, ils veulent savoir si ce dernier dirige ses efforts au profit de la société américaine.
Personne ne pense à nous. Pensons nous-mêmes à nous
Les Russes, d’ailleurs cela concerne aussi bien les citoyens ordinaires que les dirigeants à divers niveaux, prennent très au sérieux leur image aux yeux des autres. Et ils essayent souvent d’améliorer leur image par la force et les menaces comme dans la plaisanterie: « Celui qui dit que je ne suis pas le plus gentil aura mon poing dans sa tronche. »
- Par exemple, avant la finale de l’Eurovision-2009 à Moscou, pendant les épreuves de sélection en Suède, a été présentée une mise en scène comique – des jeunes femmes portant un boxer avec une étoile rouge défilant sur une chanson où on entend les noms de Staline, de Medvedev, de Poutine et de Lénine. L’ambassade de Russie a officiellement exprimé son mécontentement et a fermement demandé aux Suédois de ne plus outrager les symboles nationaux russes.
Or, pour améliorer son image, on peut utiliser d’autres stéréotypes qui seraient positifs – l’hospitalité russe (la tradition russe du pain et du sel), la spiritualité, l’éducation et la culture. Hélas, parfois, ces clichés sont également aussi éloignés de la vérité que les ours avec une balalaïka, mais ils existent toujours dans le monde.
Miriam Edler estime que les projets tels que « Citoyen poète » (une critique acerbe du pouvoir) auraient largement amélioré l’image des Russes dans le monde en les présentant comme des gens talentueux, libres et vifs d’esprit. Ce sont ces qualités qui ont plus de valeur que la force, l’agressivité ou même la richesse.
Jeffrey Tayler a même dévoilé une terrible vérité – depuis près de 15 ans, les Américains (comme d’ailleurs les habitants d’autres pays) ne pensent pratiquement plus aux Russes. Aujourd’hui, le plus difficile pour le journaliste en poste à Moscou est de convaincre le chef de rédaction de commander un article sur la Russie.
Ces derniers temps, une certaine hausse de l’intérêt (des étrangers pour les Russes) a été constatée seulement en décembre dernier, après les manifestations qui ont suivi les élections législatives, mais elle s’est rapidement éteinte. Et les Américains sont revenus à leurs idées reçues habituelles sur la réalité russe.
D’une part, les Russes sont un peu déçus qu’on ait cessé de leur porter attention. D’autre part, c’est une bonne occasion pour se concentrer sur le contenu intérieur. Par exemple, faire en sorte qu’en cas de catastrophe naturelle, la version selon laquelle la ville a été inondée intentionnellement par les autorités ne vienne pas à l’esprit de la population. Elle devrait plutôt être convaincue que les autorités ont fait tout, voire plus, pour empêcher les victimes.
Quant à l’image des ours avec une balalaïka – qu’ils continuent à en jouer.



